De quel extra-terrestre as-tu volé les yeux ?

Avez-vous déjà essayé d'imaginer comment était vu votre environnement proche par vos animaux familiers ? Votre chien, un cheval, une chèvre, voire une truite ou une mouche ? La réponse est déconcertante : pas vraiment comme vous le voyez. Alors, pourquoi ne pas imaginer qu'il existe une race d'extra-terrestre dont la vision du monde corresponde à la représentation, forcément abstraite, de quelque peintre contemporain ? Et si notre façon de voir n'est pas une donnée objective, comment différencier, objectivement, la figuration de l'abstraction ?

La statuaire grecque classique donne l'apparence de la figuration la plus fidèle. Apparence trompeuse : les corps semblent parfaits, mais cette perfection est une abstraction théorique, un idéal esthétique. Et le mythe du sculpteur tombant amoureux de sa statue n'est pas une plaisanterie érotique, mais le drame de l'inaccessibilité de cet idéal. Les graffiti de la Vallée des Merveilles restent largement mystérieux. Mais on sait que les représentations très stylisées, voire abstraites ont été faites à dessein. Les graffiteurs ne cherchaient pas à copier les bovins qui paissaient sous leurs yeux. Ils rendaient un culte à leur(s) dieu(x) de la fécondité, dans un lieu sacré.

Le "Déjeuner sur l'herbe" a profondément scandalisé ses contemporains. La représentation d'une femme nue au milieu d'hommes habillés pouvait paraître scabreuse. Mais la collision de plusieurs genres de traités : le nu, le paysage, n'a-t-elle pas encore plus choqué les spectateurs de l'époque ? A priori, la lune qui illumine vos insomnies est la même que celle que voyait VAN GOGH. Quant à celle qu'il a représentée... elle continue à alimenter les débats. Tout le problème réside dans notre organisation biologique. L'oeil n'est pas relié qu'à la zone rationnelle, mais aussi à la zone émotionnelle de notre cerveau. En gros, si vous montrez une image complexe à quelqu'un et que vous lui demandez ce qu'il a vu, la réponse qu'il vous donnera vous renseignera davantage sur sa psychologie que sur ses talents de géomètre. Votre oeil n'analyse pas ce qu'il voit, mais il essaie de l'identifier par association d'idées, réminiscences, souvenirs. L'oeil ne géométrise pas car il est photosensible, avec une forte prédisposition à délirer, et très souvent, il s'illusionne.

Et l'artiste, alors, que représente-t-il ? La Réalité, sa réalité, un monde de symboles et de mythes, des signes qu'il nous laisse le soin de déchiffrer ? L'artiste, avant tout, représente des couleurs et des tracés. Il utilise pour cela des matières, des techniques, une expérience, un savoir. Tel un illusionniste, il donne à voir ce qu'il veut montrer. Les ciels oranges, les arbres bleus, l'eau rouge... Rêve d'enfant, jeu avec les couleurs, hallucination post tchernobylienne, jardin enchanté ? Symbolisme, surréalisme, figuration, abstraction ?

Finalement, si l'illusion est éphémère, il reste l'émotion. En regardant, pour la centième fois, le même tableau, vous y découvrirez, un jour, quelqu'autre chose, une nouveauté, un clin d'oeil de l'artiste, comme une invitation à lui passer un coup de téléphone, pour avoir de ses nouvelles, pour en savoir plus.
La magie de la peinture, c'est la trace éternelle qu'elle laisse de l'auteur, l'émotion de la rencontre à travers le temps, l'espace, les différences de culture et de langage, le partage d'une grammaire universelle. En créant du mystère, en évitant toute interprétation définitive, Raymond HANIZET crée du sens, avec une richesse telle que notre intelligence cartésienne ne peut l'épuiser.

Jean Marc BERRY

PS : Mon raisonnement est peut-être erroné, mais il existe. Ne serait-ce que dans mon cerveau.

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