Moira

Erinyes les Puissantes et les Punissantes, dites aussi les Euménides ou les Bienveillantes, dites aussi les Moira ou les Destinées, et elles sont : Clotho ou la Fileuse de Vie, Lachésis ou la Loterie, Atropos ou l'Inflexible ; et aussi Tuchê ou la Fortune ;
et après les Grecs, les Latins les nommèrent les Parques : Nona, et Decuma, et Morta ; et eux aussi eurent une Fortuna ; et tout était expression du Fatum, ou Destin ; et chaque homme eut son Fatus, et chaque femme eut sa Fata ;
mais les Latins dirent aussi alea ou les jeux de dés ; et c'est le Hasard, et c'est ce qui nous est resté.

Et aujourd'hui, les hommes et les femmes ne vivent plus qu'avec le Hasard, et bien même il n'y a plus que des hasards, avec un petit "h" et beaucoup de "s", qui font des infinités d'aiguillages où l'on passe sans choisir ; ou bien les autres choisissent pour soi, ou bien le bon aiguillage est déjà derrière et c'est trop tard.

Et c'est ce que je croyais, et que chacun doit se débattre avec ça ; mais le Destin est toujours là, derrière tout ce que l'on fait, et les Erinyes sont toujours aussi puissantes. Et leur puissance se manifeste quand quelqu'un s'affronte directement à elles pour refuser le destin qu'elles lui avaient tracé, qu'il finit par devenir plus puissant qu'elles, et qu'elles se voient contraintes de se mettre à son service.

Et c'est ainsi, depuis douze ans que je le connais, que j'ai vu Raymond Hanizet, pour devenir peintre, forcer le Destin qui l'avait jeté à la rue. Le Destin a commencé par protester, lui a fait quelques faux bonds, posé quelques chausse-trappes. Mais il a fini par se plier, par se soumettre, et depuis lors il parsème les signes sur le chemin. Et toutes les idées que nous lançons en l'air dans son cercle d'amis, sa "Famille" comme il le dit puisqu'il a aussi forcé le Destin à lui reconstituer une famille, retombent entre les mains de ce serviteur, du génie de ce conte, qui se charge de les faire aboutir. Et Raymond nous en est reconnaissant, mais non, nous n'y sommes pour rien, des idées pour construire le monde il y en a, mais seul le Destin de Raymond permet

leur réussite. Je n'ai pas demandé aux autres membres de la Famille quels étaient leurs petits signes sur le chemin, mais moi j'ai reconnu les miens : ça commença quand nous entrâmes dans la maison que j'avais choisie pour mes enfants ; au-dessus de la porte de la grange, il y avait une tête de taureau en métal, et cette image est revenue à la mémoire de Raymond, que sa mère avait conduit là quand il était tout enfant. Et le dernier, cette année : le cadeau qu'il m'avait réservé en cachette s'appelant "Oh ! Rage", nous eûmes un magnifique orage le jour de mon anniversaire.

Et d'autres signes, vous les trouverez vous-mêmes : il suffit de venir à l'Atelier, et de laisser Raymond faire un pont entre votre premier tableau et vous, et le reste viendra tout seul : vous bénéficierez de son Destin, qui vous apprendra peut-être - si vous le méritez - à maîtriser le vôtre.

Monique ZANNETTACCI STEPHANOPOLI

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